Commémoration

Dévoilement de la plaque commémorative le 16 juillet 2002

5-7 rue Jacques Louvel-Tessier (anciennement rue Corbeau) à Paris Xe

Allocution de Annette Zaidman

A l’emplacement de cette maison récemment construite par l’OPAC de Paris, comme pour effacer la trace de l’immeuble délabré et sans âme, devenu le taudis que nous avons connu ces dernières années, s’élevait autrefois, au temps où cette rue s’appelait encore “rue Corbeau”, une façade crépie, peinte en beige assez soutenu, presque jaune. Derrière cette façade, après avoir franchi le portail, l’immeuble ressemblait à un grand cube construit autour d’une cour rectangulaire, dans laquelle on accédait à deux escaliers : celui de gauche correspondait au 5 de la rue Corbeau et celui de droite au n° 7. A chacun des sept étages, de bout en bout, les paliers étaient prolongés par de longs couloirs sombres conduisant à de petits logements, à peu près tous semblables, d’une pièce d’environ 12 à 15 m2 et d’une cuisine de 3 m2 tout au plus.

Au cours des années 1920 et 1930, durant la grande vague d’immigration des Juifs askhénazes fuyant la misère et les pogroms d’Europe centrale, de nombreux ouvriers et artisans juifs ont trouvé refuge dans cet immeuble, qui abritait environ cent cinquante familles, et dans lequel ils ont entamé une vie nouvelle. Ils étaient pauvres mais vaillants. Ils travaillèrent dur et élevèrent là leurs enfants dans la dignité, en prônant l’intégration, et considéraient qu’au pays des Droits de l’Homme, « ils étaient heureux comme Dieu en France ».

Quand survint la guerre, en 1939, à l’instar des dizaines de milliers de coreligionnaires qui s’engagèrent pour défendre la Patrie qui les avait accueillis, beaucoup d’hommes du 5-7 rue Corbeau ont été incorporés dans les régiments de la Légion étrangère. Mais leur amour de la France et leur foi en elle furent ignominieusement trahis par l’Etat français du Maréchal Pétain. Obéissant et devançant parfois les ordres des nazis, le gouvernement de Vichy instaura, dès l’année 1940, « le statut des Juifs », qui permis à la Police et à l’Administration de les ficher, de les marquer, de les traquer, de les arrêter par familles entières et de les interner, avant de les livrer à l’Occupant, qui les conduisit dans les camps d’extermination, d’où moins de 3 % revinrent.

C’est ainsi que sur les 11 600 enfants déportés de notre pays, répertoriés par Serge Klarsfeld dans Le Mémorial des enfants juifs déportés de France, trente-sept enfants ont été raflés au 5-7 rue Corbeau. Parmi eux, seule Rosette Krimolovski, qui avait 14 ans, a survécu, parce qu’à l’arrivée à Auschwitz, paraissant plus âgée, elle a été sélectionnée pour le travail plutôt que vers la file de ceux qui furent dirigés vers la chambre à gaz, dans laquelle se trouvait Florette, sa cadette, qu’elle vit là pour la dernière fois.

Quatorze de ces enfants, sans compter leurs aînés de plus de 18 ans, ont été raflés le 16 juillet 1942 avec leur mère, dont ils ont été séparés au camp de Pithiviers ou de Beaune-la Rolande, dans le Loiret, après leur passage au Vél’d’Hiv’, puis, déportés par des convois séparés. Rosa Rozencwajg était la seule mère de la rue Corbeau à partir avec ses quatre enfants, par le convoi n° 20 du 17 août 1942, au terme d’un mois d’enfer abominable. La petite Sylvia Brunner, elle, a non seulement été séparée de sa maman, mais également de ses aînés de 16 et 19 ans, Marianne et Hugo.

Onze autres enfants du 5-7 de cette rue sont partis par le convoi N° 46 du 9 février 1943 avec leur mère et aussi avec leur père pour certains d’entre eux, s’il n’avait pas déjà été déporté, tel Salomon Narwa. Tandis que Jacques et Léon Birenbaum, comme la petite Claudine Malach, du convoi 47 parti deux jours plus tard, ont été déportés avec leur maman alors que leur père était prisonnier en Allemagne.

Le petit Maxime Borenheim, déporté avec sa mère le 11 février 1943, lui, son papa, Albert Borenheim, était l’un des 53 Juifs retirés du camp de Drancy en tant qu’otages, et fusillés au Mont Valérien le 15 décembre 1941

On trouve des enfants de la rue Corbeau dans 14 convois différents entre le 22 juin 1942 (celui de Jacques Bronfmann) et le dernier convoi du 31 juillet 1944 (celui des sœurs Krimolowski, dont les deux parents étaient déportés depuis septembre 1942). C’est dire combien la population juive était en grand danger durant toutes ces persécutions, et combien il faut rendre hommage à tous les Justes qui ont aidé ceux qui, comme moi, ont pu échapper à cette chasse à l’homme et aux enfants juifs.

Aujourd’hui, nous inaugurons la plaque qui porte les noms, prénoms, âges et lieux de naissance de ces trente-six victimes de la haine antisémite que nous avons pu identifier. Mais outre ces enfants et adolescents, dont la plupart furent arrêtés avec leurs mères, certains avec leurs deux parents, avec des frères cadets ou des sœurs aînés, avec des grands-parents…, beaucoup d’adultes et de jeunes gens habitant ce lieu furent également déportés sans retour, comme ce fut le cas du propriétaire de cet immeuble. Pour pouvoir les identifier tous et rassembler leur souvenir, il nous faut attendre la prochaine édition du Mémorial de la déportation des Juifs de France, que prépare Serge Klarsfeld, et qui comprendra la dernière adresse connue des 76 000 Juifs déportés de France. De la sorte, pourrons-nous compléter cette liste tragique, tant ceux qui n’ont pas de descendance, que ceux, tels mon père et mon grand frère, dont un proche a survécu pour garder et transmettre leur mémoire.

Je voudrai associer à cette cérémonie organisée par l’Association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France, les anciens du 5-7 rue Corbeau qui sont présents autour de moi :

-     Rosette Krimolowski-Greenbaum, la seule rescapée des enfants déportés de cet immeuble ;

-     Monsieur Malach, engagé volontaire en 1940, était prisonnier en Allemagne quand sa fille Claudine, qui avait 3 ans, et son épouse, ont été déportées par le convoi n° 47 du 11/2/1943 ;

-     Eva Rappaport, qui est parvenue à s’enfuir de l’immeuble avec sa petite sœur Lisette le jour de la rafle du Vél’ d’Hiv’, mais sans leurs parents, déportés sans retour ;

-     Daniel, Charles et Marcel Narwa, dont la mère, la petite sœur et les deux frères ont été déportés par le convoi n° 46 du 9/2/1943, alors que leur père avaient déjà été déporté auparavant,

-     Charles Lew, dont les parents et le petit frère ont été déportés par le convoi n° 58 du 31/7/1943 ;

-     Henri Kamer, dont la mère et la petite sœur ont été déportées par le convoi n° 53 du 25/3/1943 ;

-     Armand Feferkorn, le cousin germain de Gaston et Jean-Claude Siliman ;

-     Jeannine Frank-Grosman, dont les parents ont été déportés ;

-     Jacques Rozenberg, dont le père et la sœur aînée furent déportés ;

-     Charles et Alain Brafman, dont le père fut déporté ;

-     Abraham Zygband, dont le frère a été déporté ;

-     Sylvia Horst, la petite fille de Civia Woulf, elle aussi déportée ;

-   Ainsi que tous les proches qui avaient là des parents, des amis, des voisins, des camarades de classe ou des compagnons de jeux, et qui peuvent témoigner.

Rosette Krimolowski va dévoiler la plaque.

Eva Rappaport va faire la lecture des 36 noms.

Minute de silence demandée par Serge Klarsfeld.

Devant la plaque en mémoire des enfants déportés habitant l’immeuble 5-7 rue corbeau à Paris, 10ème.  Au 5-7 rue Jacques Louvel-Tessier, anciennement 5-7 rue Corbeau, samedi 16 juillet 2011.

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